Pré-scriptum

Une fierté pugnace

Temps de lecture : environ 22–25 minutes pour une lecture tranquille.

Pertinence : 9/10 — Parce que ce texte ne raconte pas seulement ce qui m’est arrivé. Il raconte ce qu’il peut falloir faire lorsqu’on cherche de l’aide, qu’on suit les voies prévues, qu’on frappe aux bonnes portes et qu’on décide malgré tout de continuer lorsqu’elles ne s’ouvrent pas. C’est aussi l’histoire très concrète de ce que peut accomplir une communauté lorsqu’elle veille sur les siens.

Lubricité : 6/10 — On parle de traumatisme, de justice, de probation et d’administration : j’ai déjà été plus sexy. Mais il y a de la colère, quelques sacres, des absurdités, beaucoup de Costa et, surtout, une foutue bonne nouvelle au bout du chemin.

Importance pour VOUS : 8/10 — Parce que cette histoire finit par ne plus être seulement la mienne. Elle parle de sécurité collective, de vigilance, de solidarité et de ce que chacun peut faire lorsqu’une personne autour de lui a besoin que quelqu’un refuse de détourner le regard. Si vous faites partie de ma communauté nocturne, cette histoire vous concerne directement.

Lien avec la Fierté : 10/10 — C’est précisément le sujet. Pas seulement la Fierté que nous célébrons cette semaine, mais une autre forme de fierté : celle qui vient d’avoir tenu, insisté, travaillé et refusé d’abandonner. Une fierté pugnace. Et surtout une fierté qui n’est pas seulement la mienne : celle d’une communauté qui a fait sa part.

Dans le cadre de cette semaine de la Fierté, qui célèbre les différences et justement, la fierté sous toutes ses formes, j'ai eu envie de vous parler de fierté. Pas seulement celle qu'on célèbre dans les rues cette fin de semaine — même si elle le mérite entièrement, et que j'y pense avec beaucoup de tendresse.

Une autre fierté, celle d’un combat qui a mené à une victoire.

J’ai été pugnace, dans cette histoire-là, et je crois que ça vaut la peine de vous raconter comment.

Hein? What? PuQuoi? Kesséca…?

Il y a des mots qu'on connaît. Et il y en a d'autres qu'on finit par comprendre parce qu'on les a vécus, parce qu’on les incarne…

Def (Larousse) : Le mot pugnace

pugnace

adjectif et nom — (latin pugnax, -acis)

Littéraire. Qui est combatif, qui aime la discussion.

Synonymes : bagarreur (familier) · batailleur · belliqueux

larousse.fr →

“Pugnace” : Voilà le mot de ma fierté, cette année.

Ce qui suit, c'est comment on est arrivés jusque-là… y compris les derniers développements dont il vous fera plaisir de prendre connaissance, j’en suis sûr, car cela VOUS concerne.

Comment ?

Hé bien…

Les prémices de la colère

Pour partir du début, il y a un mois, je vous parlais du “Maillage”, cette toile invisible qui tient une communauté nocturne debout sans qu'elle ait besoin de se l'expliquer à elle-même, dans ma publication intitulée « 1461 jours », célébrant mes 4 ans de bonus de vie suite à l’agression que j'ai subie en 2022.

Alors pour le contexte, il y a quelques jours, j'ai reçu une nouvelle qui m'a rempli d'une joie difficile à contenir — le genre de nouvelle qu'on a envie de crier sur tous les toits, mais qu'on raconte plutôt posément, pour que le message porte plus loin que le cri.

Comme je l’avais publié, dans le cadre de mon malheureux chapitre de vie « Survive & Recover », qui englobe tout ce qui a trait à la terrible agression que j’ai subie en 2022, et amplement documenté et partagé avec vous, cela inclut les processus judiciaires, les énormes conséquences des blessures physiques et psychologiques qui s’en sont suivies, la guérison et les rechutes qui s’en sont suivies…

Vous savez, depuis que le gars m’a défoncé le crâne avec des gestes et des actions pour tuer et contre lesquelles j’ai dû me battre pour ma survie, j’étais resté avec de graves séquelles psychologiques, mais 4 ans de thérapie et de gros travail de reconditionnement m’ont permis de me reconstruire et de retrouver une vie à peu près normale, dans des conditions normales.

Plus ça va, moins j’ai d’absences, de cauchemars, de réminiscences, de flashback et de goût de mourir. Parce que oui, ça fait ça quand tu as subi un important traumatisme crânien et de multiples fractures et lésions cervicales.

Donc ça allait pas pire, mais au début de juin, un ami m'a informé que mon agresseur était sorti de prison, et était réapparu en ville, dans MON église, MON temple sacré, le Stereo. Esti!

Juste d’apprendre cela, ça a re-déclenché chez moi une première crise d'absence et de flashbacks, qui m’ont secoué, mais je pouvais gérer jusque là.

Sauf que…

Le 14 juin, il s'est présenté face à moi et il m'a confronté, physiquement, directement, malgré son interdiction de la Cour d'être en ma présence.

Bien qu’il fut informé de ma présence, et de son obligation de quitter les lieux, le délinquant a défié littéralement la loi, a totalement manqué de décence et m’a attendu plus de trois heures sur le trottoir. Sans aucun respect ni pour ses conditions légales de libération probatoire, ni pour le moindre savoir-vivre social.

Quatre ans de thérapie à œuvrer pour déconstruire la peur, les réactions physiologiques de paralysie, de flashback, de cauchemars et pour réapprendre à désamorcer les déclencheurs (genre juste marcher dans le noir au début, puis rencontrer des étrangers sur le trottoir, passer à côté d’une voiture aux vitres teintées… je vous dis esti je repars de loin) et à reprendre confiance en la vie et en mes émotions…

Comme mon thérapeute disait « Il ne peut y avoir de plus fort déclencheur de crise que ton agresseur lui-même, qui représente toute la violence et la menace à ta vie contre laquelle tu as dû lutter. »

En effet, alors que croyez-vous?

Quand je l’ai vu, LÀ à quelques mètres de moi, tout ça a basculé en quelques instants.

Je suis retombé directement dans les heures suivantes en grosses crises angoissielle et tout ce que tu veux. Et c’est pas parce que je suis faible ou que je VEUX ça !

C’est comme ça!

Mon cas est pas pire ou différent des autres : Quand une femme ou n’importe qui qui s’est fait violer ou agressé revoit son bourreau, le cerveau réagit par lui-même en envoyant des signaux DANGER DANGER DANGER ! DÉ-CÂ-LISSE !

Et quand le cerveau t’envoie des signaux dits “physiologiques”, ce n’est pas “somatiques”.

Pour faire un parallèle en donnant une image claire, imaginez que vous êtes dans votre voiture ou sur un ski-doo et que le gaz reste coincé et colle, manette ou pédale au fond.

Tu as beau faire ce que tu veux pour arrêter la machine. Le gaz est collé. Ce n'est pas toi qui pèse dessus, mais le gaz est collé, alors le moteur s'emballe.

Si tu n'as pas de coupe-moteur, de switch d’urgence ou de master breaker, oublie ça, tu vas te péter dans un arbre, incapable d’arrêter. J’ai connu une femme à qui c’était arrivé en 4 roues. Incapable d’arrêter et de contrôler la machine, elle a frappé un arbre à grande vitesse, et tout son corps a été déchiré, du bassin, à l’abdomen, au thorax, double fracture de la mâchoire, fracture du crâne…sa survie est un miracle de la médecine, et sa conscience un miracle de l’univers.

Les flash-backs sont des conséquences du syndrôme de stress post-traumatique (PTSD) et sont communs chez les victimes de choc cérébral. Agression, accident de voiture, explosion, viol, violence conjugale, accident de travail, mort violente… Alors oui, il y a toutes sortes de situations pouvant déclencher des flash-back, incommodants ou pas, chez quiconque ayant vécu des traumatismes. C’est comme ça.

Le Centre for Addiction and Mental Health (CAMH) définit ainsi la chose :

« Le terme de « traumatisme » désigne les conséquences émotionnelles pénibles que peut entraîner le fait de vivre un évènement éprouvant.

Lorsque le souvenir d’un évènement traumatisant et les pensées qui l’accompagnent persistent ou se font plus envahissants, ils peuvent mener à un trouble de stress post-traumatique, qui compromet gravement la capacité d’une personne à réguler ses émotions et à maintenir des relations harmonieuses avec les autres. »

CAMH

Les signaux somatiques, c’est TA volonté d’appuyer avec ton pied (ou ton pouce selon l’exemple) sur la pédale de gaz.

Les signaux physiologiques, c’est le gaz qui passe dans le tuyau.

Quand c’est TOI qui contrôle la manette des gaz, tout va. Mais si le moteur s’emballe, et que tu ne peux couper la ligne à gaz, alors bonne chance.

C’est ÇA qui se produit dans un choc post-traumatique, qui entraîne des flash-backs.

C’est pas toi qui décide, ton cerveau part en couille, bonne chance.

Premiers répondants

Le non-respect de son obligation de ne pas troubler ma paix, lui à titre d’agresseur reconnu coupable, envers moi la victime, a généré le parfait exemple de l'outrecuidance, et m'a poussé à faire de nombreux appels pour demander d'assurer ma sécurité, celle de ma communauté, et ainsi de garantir ma paix d’esprit.

J’ai fait des appels auprès de tous ceux “nommés” dans le jugement de culpabilité et de libération, les différentes commissions, les agents de probation, le centre d’aide aux victimes criminelles, et toutes ces pseudo-instances censées assurer l’application de la loi, de la justice… ouais c’est ca.

Me suis même rendu en personne au poste de police pour écrire à la main un rapport de six pages, afin de faire enregistrer ma plainte officiellement, et demander une action.

Bon! On va être honnête! Je ne sais pas si vous savez, mais écrire six pages à la main, c'est un putain de bordel de travail, et on ne le fait plus jamais maintenant. Méchante job! Autrement dit, c'est un investissement, pou’vra!

Mais hep… malgré toute ma colère, et mon temps, et mon engagement investi là-dedans.. hep, malheureusement, il n'y a eu aucun accusé réception ni aucune suite à cela, malgré trois visites en personne au poste, (parce que mon poste (le 23) ne répond JAMAIS JA-MAIS. Peu importe l’heure, et le temps que vous laissez sonner, ils ne répondent JA-MAIS.

J’ai même appelé un AUTRE poste pour demander du soutien mais rien à faire), il a fallu que je me rende en personne. « un instant monsieur…. Haaaaaa ouiiiii je vois votre plainte a été reçue par l’inspectrice il y aaaaaa 4 jours, mais elle est trèès occupée… »

Vous savez pourquoi je suis allé au poste de police écrire un rapport de six pages dénonçant l’intimidation outrancière et le bris de condition légale ?

Eh bien parce que tous les intervenants à qui j'avais parlé depuis sa réapparition me disaient qu'il fallait le faire.

Tous les bureaux, tous les agents à qui je parlais, tous les commissaires à qui je parlais, tous les intervenants, que ce soit des centres d'aide aux victimes d'actes criminels, la commission des libérations conditionnelles, la commission des libérations probatoires, les agents de surveillance, les agents communautaires, les agents de probation, bla bla bla.

Tout ça, bordel de merde.

Tous ces gens disaient : « Mais monsieur, avez-vous appelé la police? Avez-vous fait une plainte à la police? Avez-vous déposé un rapport à la police? »

Le système est bon, monsieur. Le système est comme ça, monsieur. Le système réinsère, monsieur. Ah bon.

Ah oui, c'est ça qu'il faut?

Eh bien ok, Taaabarn!!

“M’a y aller!”. Je vais faire tout ce que je peux pour protéger ma communauté contre cet agresseur.

Eh bien, rien.

Il n'y a eu rien. Il n'y a eu absolument rien.

Aucun suivi, ni même accusé réception.

Quelle frustration, déception, inquiétude…

Un ami qui connaît un peu le système m’a dit « Chris, jamais la police vont prendre action si un simple citoyen signale un bris de condition par un délinquant. Même si cela est justifié, devant témoins ils ne prendront jamais action. À moins qu’ils le constatent eux-mêmes, et encore là… »

Ben là! TAAAAb! @$%#!

Ha ouais?

Fa que devant l’impuissance « d’un système de justice » qui ne semblait rien pouvoir faire, j’ai remonté la ligne…

En remontant la loi…

Grâce à mes vieux courriels retrouvés, à mes recherches dans mes rapports, dans mes vieux dossiers - parce que je suis un animal d'administration - j’ai remonté la piste vers des gens qui avaient été impliqués dans le dossier judiciaire.

Vous le savez, plus on remonte une ligne, plus elle devient mince, et moins il y a de gens impliqués… C’est la nature de la bête.

Rien n’était “évident” ou “solide” dans tout ça, et tout aurait pu ne jamais être, mais c'est quand j'ai poussé comme un animal et que je me suis rendu à retrouver la procureure de la cause d'origine à Trois-Rivières, alors que je n'y croyais plus et que j'étais tellement découragé, que les choses ont commencé à bouger.

On était rendus à la fin juin. Tout ce temps là moi j’avais le cerveau en couille et des flash backs et des absences qui me pétaient la tête en plein milieu d’une activité…. Asti que c’est désagréable.

Eh bien, c'est cette procureure que je bénis de mon cœur pour sa droiture, son écoute et sa sensibilité, qui a ENFIN fait tout changer. C'est grâce à cette femme, qui n'a plus rien à voir avec moi, mais qui a porté ma cause de 2022 à 2024, que j’ai ENFIN pu ressentir être entendu, que j’avais un minimum de pouvoir sur ma propre destinée et mon « empowerment », c’est à dire la reprise du sentiment de contrôle sur mon sort.

C'est uniquement grâce à cela, et au fait que j'ai retrouvé cette personne en dépit de tous les gens que j'avais dérangés, que j'avais appelés, à qui j'avais écrit, et qui ont dit : « désolé monsieur, c’est pas mon dossier ! » alors que cette femme, avocate de la poursuite (représentante de la Couronne) a réalisé « Ouais, ben le mec, il ne lâchera pas. »

Non. Il ne lâchera pas.

Alors, ok, let's go.

C'est cette femme qui a dit : « Monsieur, ce qui m’inquiète est le fait qu’il vous ait attendu pendant trois heures de temps à la sortie de votre club, alors qu’il fut intimé de quitter les lieux. Quelles sont ses intentions? Pourquoi est-il resté là pour vous intimider face à vous malgré son interdiction légale d’être en votre présence ? Aux yeux de la loi c’est LUI qui a des conditions à respecter, c’est LUI qui doit quitter tout lieu où vous vous trouvez, c’est à cela que servent les clauses de protection des victimes. »

ENFIN! Quelqu’un semblait comprendre mon inquiétude! Je ne peux présumer des intentions de l’agresseur, mais s’il a posé des gestes de combat pour me tuer, comment puis-je ou non savoir s’il m’en veut d’avoir fait de la prison, qu’est-ce qui me dit qu’il ne me veut pas de mal?? Moi je sais bien que si je veux pas de mal à quelqu'un, je resterais pas à l'attendre comme un malade sur un trottoir pendant 3h de temps…

La procureure poursuit « il existe une seule clause dans le Code criminel, l’article 732, où seul le juge qui a posé la condamnation peut modifier les conditions légales de libération du délinquant. Je vais suivre votre raisonnement et demander l’interdiction de se rapprocher de vous d’une distance de 100 mètres. Et vous semblez me dire que le Stereo est un lieu que vous fréquentez régulièrement, je vais donc demander aussi un interdit de 100m de cet endroit. On a une chance extrêmement mince — mais demain, je vais essayer de le passer au rôle. »

Passer au rôle, ça veut dire glisser mon dossier dans la pile de tous les dossiers du jour à présenter au juge. Une chance quasiment nulle. Mais une chance infime, 1% peut-être.

Elle m'a demandé « Croyez-vous que vous pourriez me présenter un document juridique pour demain matin? »

Pardon?

Il était environ quinze heures de l'après-midi, un jeudi.

« Pour demain matin? »

« Ok, je vais essayer. »

Ça faisait quelques semaines depuis le début de mon choc, de mes bouleversements, de la réapparition de ce mec dans ma vie — qui m'avait complètement désorganisé, qui avait créé beaucoup d'angoisse, de frustration et de colère. Je ne pouvais pas laisser passer ça.

Alors je m'y suis mis, et je n'ai pas lâché.

Je me suis mis là, et comme une machine, j'ai ressorti tous mes dossiers, tous mes documents. Tous les textes, toutes les choses que j'avais écrites depuis 2022-2024, toute la merde que j'avais vécue.

J'ai repassé et remâché chaque chose. J’ai étudié à fond toutes les clauses de l’article 732 du code criminel, les jugements, la jurisprudence, la probation : j'ai ressorti tous les textes que j'avais reçus de la loi et de la justice depuis toutes ces années. Tout ce que je n'avais pas relu, tout ce dont je ne voulais plus rien savoir — j’ai tout ressorti. J'ai tout mangé. J'ai tout analysé. Et j’ai été pugnace — extrêmement persistant.

Peu de gens comprendront, car assez rare sont les situations d’obligation de ce type, à part les grands examens universitaires, mais j'ai été assis, j'ai étudié et écrit pendant seize heures de temps.

Je le redis : j'ai été assis, et j'ai mangé tout ça, près de 200 pages de documents, pendant seize heures, pour réussir, au matin, à avoir rédigé un document juridique d'une dizaine de pages, avec des annexes, des articles judiciaires, de la jurisprudence. J'ai tout fait ça. Comme un robot.

Et j'ai envoyé mon mémoire pour huit heures du matin.

Seize heures en ligne, j’avais mal au corps, aux fesses, aux yeux, au dos, j'étais exténué, débâti, toasté, — mais animé par la colère, la rage, l'indignation, et le désir absolu de ne surtout, surtout SURTOUT pas lui donner une chance de s’en tirer impunément, et de tout faire, absolument tout ce que je pouvais, pour me battre, et aider la seule personne qui avait dit qu'elle pourrait peut-être agir.

La persistance

Nous étions rendus vers la fin juin.

Mais malheureusement, le vendredi où j'ai envoyé mon mémoire, la procureure n'a pas pu passer devant le juge. Elle m'a dit que ça irait au lundi suivant. Et le lundi suivant? Eh bien, il est arrivé encore quelque chose d'autre où elle n'a pas pu le passer.

Ensuite, elle partait en vacances pour un mois. Mais elle m'a dit : « Ne vous inquiétez pas, monsieur Côté. Je donne votre dossier à un autre procureur, et il va faire au mieux. »

Bien sûr, ça m'a inquiété. Je me suis dit : ça y est, c'est perdu.

Mais non. L'autre avocat était gentil, et il répondait à mes courriels. Il m’a rassuré : « Oui, on va essayer, monsieur. »

Il a essayé une première fois, puis une deuxième fois. « Monsieur Côté, m'a-t-il écrit, je n'ai pas réussi à joindre l'accusé — il a déménagé, il est injoignable. »

Je lui ai répondu que c'était exactement ça, son jeu. Le mec déménage, il change de place, alors il fait toujours reporter la cause. Je me souviens qu'il m'avait fait ça durant le procès. Ça a pris presque deux ans après l'agression avant qu'on puisse aller en cour. Il retarde au maximum la justice, et pendant ce temps-là, la victime, elle crève.

Putain, que j'ai eu de la colère contre ce gars-là — malgré toute ma bonté, malgré mon désir de pardonner, malgré, VRAIMENT, VRAIMENT, le fait que j'aie souhaité réussir à laisser-aller et juste abandonner, accepter et tout laisser derrière, malgré que j’eu réellement essayé de m'en remettre à l'univers, à la force supérieure...

Vous n'avez pas idée comment c'est difficile.

Mais croyez-moi, avant d’écrire tout ça, j’ai TOUT essayé, dont la méditation et la prière, les grandes réflexions, y compris l’étude des coutumes et traditions au travers du temps et les mœurs, envers les délinquants multi-récidivistes. J’ai fait mes devoirs pour ne pas laisser l’impulsion parler à ma place, promis.

On peut bien vouloir “ne pas en vouloir” et pardonner à un fautif, il y a des limites à l'indécence acceptée, en toute légitimité selon presque toutes les coutumes et croyances. Et au-delà de ce qu’il m’a fait à moi, pendant ce temps, chaque fois que je sortais, des gens, amis ou pas, venaient me raconter « Ouais Chris, ça se peut tu que ton gars est revenu en ville ? J’ai l’impression de l’avoir croisé! »

« Méchant moron! Il arrête pas de gosser les filles ce gars là! »

« Moi il m’a demandé de venir chez nous pour cuire de la kétamine !! Esti qu’yé WAK! »

« Chris, ce gars là est un agresseur dans toutes les lettres du mot! »

« Esti de cave! Y se promène avec un sac plein de drogue et il dit à tout le monde qu’il est un gros dealer de kétamine en tétant des lift pour aller le reconduire à Mirabel »

Ouuaaaaouf!

Man!! Que j’ai entendu des saletés sur ce gars. Sans même que j’aie eu un mot à dire, la communauté a fait ce que doit : un groupe après l’autre, l’organisme a éjecté la toxine…

Eh bien, tout le mois de juillet a passé, et j'avais presque abandonné l'espoir que cela arrive. Mais voilà, rendu au dernier jour du mois, j'ai reçu un courriel.

Le procureur de remplacement n'avait pas lâché non plus. Il avait tenu parole, et il avait réussi, bordel !!

Et c’est LÀ, que je reprends confiance :

Il y a quelques jours, donc, un juge a modifié son ordonnance de probation, deux nouvelles conditions s'y sont ajoutées :

Interdiction pour mon agresseur de se trouver à moins de cent mètres de ma personne.

Et le bonus, que je n’avais même pas demandé…

Interdiction pour mon agresseur de se trouver à moins de cent mètres du Stereo.

Bin Taaaa!

En lisant le courriel, je n’y croyais pas! J’ai relu 2 fois.

« Interdit de se trouver à 100m du 858 Ste-Catherine Est »

Bordel, je me suis tapé sur les cuisses en remerciant le ciel, et cette procureure au bon cœur, qui a ENTENDU ma détresse et ma peur résiduelle pour ma sécurité, alors qu'AUCUN des organismes censés faire appliquer la loi n’avait joué son rôle de gardien.

Conclusion

Ce texte parle de vous — et d'une découverte que je n'ai faite qu'après coup, en refaisant le fil de cet été.

Parce que lorsque chaque institution m'a expliqué pourquoi elle ne pouvait pas agir, ce sont les humains autour de moi qui l'ont fait.

Les amis. Les proches. Les témoins. La direction et le staff de notre temple. Les gens qui vous aiment. Les gens qui répondent présents. Les gens qui veillent. Les gens qui protègent. Les gens qui refusent de détourner le regard.

C’est ça, le Maillage. Pas une théorie. Une mécanique bien réelle, qui s’est activée toute seule.

Et en écrivant ces lignes, je réalise quelque chose d’assez formidable. Avec SOUL, depuis le début, on répète deux choses toutes simples : “No 09 - Respecte ta tribu” et “No 10 - veille les uns sur les autres”.

Eh bien voilà. C’est exactement ce qui s’est passé. Les mots sont devenus des gestes.

La force collective. La vigilance collective. La solidarité collective.

La fierté pugnace

Ma fierté à moi, cette semaine, c'est une fierté pugnace. Celle de ne jamais avoir lâché — même écrasé, même exténué, même à un cheveu de tout remettre entre les mains de l'univers. C'est de m'être battu, seize heures d'affilée s'il le fallait, au nom de celles et ceux qui n'ont pas toujours la force ou les moyens de se battre eux-mêmes.

De mon côté, oui je suis allé chercher une décision judiciaire légale empêchant l’agresseur de s’approcher de notre temple de la nuit et de la vie, mais VOUS, vous avez aussi agi, parlé, et vous avez protégé notre collectivité.

Une communauté ne devient jamais dangereuse pour ceux qui l'attaquent grâce à une seule personne. Elle le devient quand plus personne, collectivement, n'accepte de détourner le regard.

Moi, dans tout ça, je ne suis qu'un porteur de mots.

Mais un porteur de mots, parfois, ça suffit à tenir une épée.

Pas pour blesser — pour protéger ce qui mérite de l'être.

Merci d'avoir fait votre part. Vous en avez fait bien plus que vous ne l'imaginez.

Votre ami de la nuit.
Le Danseur.